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En France, les Anglais roulent à droite :

Certains voyages ne sont pas ceux du plaisir et des loisirs. Pour beaucoup de gens de son entourage, Méas Pech-Métral est une aide soignante. Peu de gens connaissaient la tragédie qu’elle avait vécu, jusqu’à la sortie de son premier livre. Enfant sous le régime des Khmers Rouges au Cambodge, elle a réussi à fuir, et à refaire sa vie en France. Ce film est l’histoire de cette femme et de ce pays qui lui est devenu étranger. Un pays qui a du mal à se relever, et à oser revenir sur son passé. A travers son témoignage et ceux des personnes retrouvées ou rencontrées lors de ce voyage, c’est une partie de l’Histoire que nous essayons de comprendre.

2006 – 80 minutes.

Première critique

Faire un film documentaire est déjà une gageure en soi. Car immédiatement vont se poser des questions mesurant les enjeux propres au genre: comment traduire sans trahir une réalité? Comment trouver la bonne distance, ou la bonne approche du sujet? Comment apporter un point de vue, qui ne soit ni imposé, ni arbitraire? En quelque sorte, comment faire oeuvre à la fois personnelle et d'un propos universel, sans tricher, sans s'effacer non plus, sans faire semblant d'être invisible? Dans le cas d' "En France,les Anglais roulent à droite", Aurélie Grospiron ne s'est pas attaquée à un sujet facile: car comment rendre compte d'un des plus grands génocides du XXe siècle, celui perpétré par les Khmers rouges au Cambodge? Il faut déjà une certaine dose de culot pour une jeune réalisatrice qui ignorait tout de cette période. Son fil conducteur, son fil d'Ariane dans ce labyrinthe, ce trou noir de l'Histoire, a été une jeune rescapée cambodgienne ayant trouvé refuge en Haute-Savoie: Méas Pech-Métral. Aurélie a choisi de mettre ses pas sur ceux de Méas pour la suivre sur les lieux de sa mémoire et la filmer, l'écouter parler, interroger les gens et les paysages. Attitude modeste, humble du journaliste-reporter, mû par l'émotion et la sympathie pour cette femme rayonnante, dont le charisme naturel invitait à un tournage semblant aller de soi, tant le personnage crevait l'écran. La force du documentaire, et sa difficulté, c'est que l'on filme non des personnages mais des personnes. Et le parti-pris d'Aurélie a été bien sûr de capter des visages et des paroles in situ, et de montrer la difficulté du travail de mémoire au Cambodge, du travail de deuil. Elle n'obtiendra pas d'aveux d'anciens Khmers rouges, elle sera confrontée au silence, au mensonge, au non-dit. Et c'est là qu'Aurélie accomplit son travail de cinéaste: dans cette façon de s'attarder non pas sur les événements mais sur les vides, les trous béants de la conscience, sur le non-dit, immense partie immergée sous le dit et le montré. On peut citer pour exemple ce remarquable plan-séquence où Méas, interrogeant le paysage de son enfance, a ce désarroi dans le regard et ces hésitations dans la voix: la caméra fixe longtemps cette émotion, ne nous laisse pas nous échapper, nous met face à l'indicible et c'est bien après qu'elle conclut par un panoramique sur le paysage, métonymie du Cambodge tout entier. Tout le style du film est là: dans cette attention extrême à l'humain, à ce qui ne peut se dire, dans cette frustration partagée des acteurs et des spectateurs à trouver des réponses au pourquoi des choses. Tout le montage est guidé par cet aller-retour Méas-Aurélie, à la fois proche et distant, relayant émotion et réflexion. Deux regards, un livre,une œuvre de cinéaste.

Serge Vincent.
Professeur de lettres et cinéma, Lycée Charles Baudelaire, Cran-Gevrier.